J. M. Blaut, Le Modèle des colonisateurs du monde. Diffusionnisme géographique et histoire eurocentrique

J. M. Blaut, Le Modèle des colonisateurs du monde. Diffusionnisme géographique et histoire eurocentrique

J. M. BLAUT, Le Modèle des colonisateurs du monde. Diffusionnisme géographique et Histoire eurocentrique, Créteil, Les Presses de Calisto, 2018.

Traduit de l’anglais par Pierre Verdrager

440 p., index des noms, des lieux et des thèmes, bibliographie

Dimensions : 140 X 205, 520 g.

Prix : 25 €

ISBN  : 9791094562024

Date de parution : 24 mai 2018

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Présentation de l’éditeur :

Lorsque nombre d’historiens européens racontent l’histoire du monde, ils ont toujours tendance à donner à l’Europe le beau rôle : c’est ici que sont nés l’individualité, la démocratie, la liberté, le capitalisme, et c’est ici, et nulle part ailleurs, qu’ont prospéré des sciences en continuel progrès. Certains attribuent cette supériorité à son climat tempéré, à son comportement sexuel modéré, à sa famille nucléaire, à sa religion chrétienne ou à sa mentalité rationnelle. Les « autres », Chinois, Indiens ou Africains, seraient moins bien lotis : climat défavorable, sexualité débridée, emprise de la collectivité, « despotisme oriental », poids des superstitions, mentalité traditionnelle où domine le sens pratique. Et tant les manuels scolaires que les disciplines académiques ont leur part de responsabilité dans le récit de cette distribution inégale. Histoire, géographie, mais aussi anthropologie, démographie, économie, philosophie, psychologie et sociologie sont ainsi mises au banc des accusées. De nombreux intellectuels, comme Lévy-Bruhl, Piaget ou Jung, mais surtout Max Weber, dont l’influence est aujourd’hui si grande, n’ont cessé d’alimenter les préjugés et, ce faisant, ont contribué à l’effort colonial en le justifiant théoriquement. Or, s’il peut bien exister des différences de trajectoire entre les sociétés, elles ne ressortissent ni aux techniques, ni à la cognition, ni à la culture et encore moins à la civilisation, mais relèvent de part en part de l’histoire et de la politique coloniale et remontent, pour l’essentiel, à 1492, date à partir de laquelle les métaux précieux venus d’Amérique déferlèrent sur l’Europe. Blaut relit l’histoire du monde à l’aune de cet événement en instruisant méticuleusement chacun de ces dossiers. Ce faisant, il nous fait enfin comprendre les causes véritables de l’essor européen, en mettant à distance le narcissisme culturel avec lequel nous sommes d’ordinaire si prompts à envisager l’histoire du monde.

L’auteur :

J. M. Blaut (1927-2000) était géographe à l’université de l’Illinois, Chicago. Son travail, pionnier, est internationalement reconnu et discuté par les principaux tenants de l’« histoire globale », de Jack Goody à Kenneth Pomeranz.

Depuis 2003, le prix J. M. Blaut récompense chaque année une étude innovante dans le domaine des études d’écologie politique et culturelle. Ce prix est décerné au cours du congrès annuel de l’Association des géographes américains.

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On en parle :

Voici enfin traduit en français cet ouvrage publié en 1993, l’un de ceux qui mèneront au développement d’une nouvelle approche de l’histoire économique : l’histoire globale. Le sous-titre est explicite quant au contenu du livre : remettre en cause l’idée que l’Europe a fait l’histoire du monde par ses grandes découvertes et sa révolution industrielle, avant d’en imposer ses principes au reste de la planète. Une idée qui trouve son origine dans la période coloniale, mais qui se poursuivra bien longtemps après.

L’essentiel de l’ouvrage consiste à démontrer que, jusqu’au XVe siècle, sous tous les aspects, biologique évidemment mais également démographique, environnemental, culturel, technique, politique, etc., l’Europe n’était pas plus avancée que d’autres régions du monde. Le capitalisme s’y développera ensuite grâce à un positionnement géographique et une ouverture maritime lui permettant de conquérir plus facilement le continent américain. L’extraction d’or et d’argent, de grandes exploitations agricoles, l’esclavage et la piraterie ramèneront des richesses vers l’Europe et soutiendront son développement. Depuis, les travaux de Jack Goody et de Kenneth Pomeranz ont su creuser ce filon pour proposer une histoire plus équilibrée de l’économie mondiale en longue période.

Christian Chavagneux, Alternatives économiques, juillet 2018

Le modèle des colonisateurs du Monde est à prendre pour ce qu’il est : un appel stimulant à proposer des recherches historiques neuves, sur des espaces largement mis à l’écart des recherches. L’essai porte très haut l’exigence intellectuelle et éthique de refus des biais eurocentriques, qui imprègnent plus ou moins consciemment les esprits. Vingt-cinq ans après la parution de l’ouvrage, le climat intellectuel eurocentrique reste dominant dans les universités européennes et nord-américaines. On salue donc la publication d’une version traduite qui, on l’espère, relancera les réflexions autour d’un paradigme non-diffusionniste de recherche : postuler l’égale inventivité des êtres humains, chercher les causes des inégalités de développement et abandonner définitivement l’opposition fallacieuse entre la Grande Europe et ce qui serait extérieur à cette aire.

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Marie Lécuyer, ancienne élève de l’ENS de Lyon, doctorante en géographie à l’université Montpellier 3 Paul Valéry, Lectures, 1er novembre 2018

Nonfiction.frLa domination occidentale était-elle inéluctable ?

La réfutation des thèses eurocentriques et du diffusionnisme géographique de l’américain J. M. Blaut enfin traduite en français.

Le modèle des colonisateurs du monde est la traduction française d’un livre publié en 1993 par le géographe américain J. M. Blaut (1927-2000). C’est pourtant d’histoire, et non de géographie, dont il est ici question. Blaut s’emploie à réfuter méthodiquement les thèses eurocentriques, et en particulier le diffusionnisme géographique, qui dominent, selon lui, une part importante des travaux historiques publiés en Amérique et en Europe. Le diffusionnisme géographique est cette conception de l’histoire mondiale selon laquelle un centre unique (ou au moins très dominant), le Monde occidental, constitue le lieu d’élaboration des progrès scientifiques, techniques, économiques, politiques et culturels, qui se diffusent plus ou moins graduellement vers le reste du Monde. Ce processus est illustré par la domination exercée par l’Europe sur le globe, en particulier à travers le phénomène de la colonisation entre le XVIIIe et le XXe siècles, puis par la généralisation, sur la terre entière, des formes institutionnelles, des pratiques commerciales, et de divers aspects de la culture initialement propres aux Etats d’Europe.

Une remise en cause de l’interprétation historique dominante

Blaut ne conteste pas, pour l’essentiel, tant la réalité de cette diffusion que l’interprétation qui a pu en être faite par certains historiens, en particulier le Britannique Eric Jones, auteur, en 1981, du Miracle européen. La thèse de Jones est qu’une série de facteurs liés à la structure familiale et à la culture ont conféré à l’Europe une capacité d’innovation supérieure au reste du Monde, permettant ainsi l’émergence du capitalisme moderne à la fin du Moyen Age. Blaut montre comment cette position relève d’une longue tradition intellectuelle qui s’attache à démontrer une forme de supériorité de l’Europe, et qui, selon les époques, a pu prendre la forme de théories raciales, culturelles, ou fondées sur d’autres éléments, comme les qualités supposées uniques du milieu naturel européen. Or, explique-t-il, en sciences humaines et sociales, le succès d’une théorie tient souvent moins à la façon dont elle peut être corroborée par l’examen des faits qu’à sa capacité à se conformer aux préjugés et aux intérêts de ceux qui la diffusent. Ainsi, soutenir que l’Europe est en quelque façon supérieure au reste du Monde justifie le colonialisme et ses variantes plus tardives que constituent l’exploitation des ressources naturelles et de la main d’œuvre sous-payée des pays pauvres.

Blaut emploie deux grands types d’arguments pour attaquer l’idée du miracle européen. Il montre d’une part comment un certain nombre de traits attribués à l’Europe (une aptitude particulière à la rationalité, une disposition culturelle naturellement favorable au capitalisme) ne correspondent pas à la réalité historique, et d’autre part, comment ce qui est mis en avant comme exception européenne (une démographie maîtrisée, des techniques maritimes supérieures) existait souvent ailleurs.

Il peut ainsi conclure qu’en 1492, rien ne prédisposait l’Europe à un progrès spécialement rapide de l’économie et de la culture. Des sociétés d’Asie ou d’Afrique présentaient des conditions tout aussi favorables à l’émergence du capitalisme moderne. La position géographique particulière de l’Europe est en définitive ce qui explique le mieux que des navigateurs européens aient atteint le continent américain avant les Asiatiques ou les Africains, ou du moins (l’hypothèse de contacts précolombiens entre les Amériques et des navigateurs non européens ne pouvant être totalement écartée), aient réussi à établir des routes transatlantiques permanentes.

Quant à la conquête rapide du continent par les Européens, elle est davantage due aux ravages des maladies contre lesquelles les Américains n’avaient pas de défenses immunitaires qu’à une suprématie militaire des conquérants. La conquête des Amériques n’a pas été la conséquence de la supériorité de l’Europe, mais elle assuré sa domination. L’or et l’argent qui arrivent en abondance dans leurs caisses donnent aux marchands européens un avantage décisif sur les marchés asiatiques et africains où ils peuvent surenchérir sur leurs concurrents, cependant que l’exploitation des plantations par une main-d’œuvre d’esclaves entraîne un enrichissement rapide, directement, par les profits du négoce, et indirectement par toutes les activités nécessaires à son fonctionnement (navigation, finance, etc.). La colonisation de l’Amérique est ce qui a accéléré le développement du capitalisme en Europe et lui a donné un avantage compétitif sur d’autres parties du Monde.

Un livre toujours actuel ?

Telle est, en substance, l’argumentation du livre de Blaut. 25 ans après sa parution initiale, quelle en est l’actualité ? Dans le monde académique au sens large, et en particulier dans sa part anglophone, l’eurocentrisme est probablement moins marqué aujourd’hui. La vitalité du champ des études dites « postcoloniales », qui consistent justement à faire droit à la parole des peuples non-européens dominés, en porte témoignage. Cependant, ces théories n’ont pas, loin s’en faut, supplanté les diverses variantes du diffusionnisme. Les idées de Max Weber, dont Blaut pointe le « racisme modéré » généralement passé sous silence, sont encore influentes dans les manuels ou dans le discours médiatique commun, par exemple sous la forme d’une Europe protestante qui serait par nature plus apte à incarner le capitalisme moderne. A bien des égards, le livre fortement médiatisé de Samuel Huntington sur le choc des civilisations est une variante des théories diffusionnistes (l’Occident s’oppose au reste du Monde, mais l’occidentalisation est la voie privilégiée de résolution du conflit).

Le modèle des colonisateurs du Monde est donc toujours un livre actuel, mais même au-delà de la thèse qu’il soutient (et qui mériterait sans doute un examen détaillé), sa lecture est tout à fait recommandable pour plusieurs raisons. Bien qu’il s’agisse d’un travail universitaire, le style n’est jamais pesant ou obscur. Tout est exposé avec une grande clarté, à laquelle la traduction française rend pleinement justice. Seul le volume des notes de bas de page, souvent très intéressantes, trahit le statut universitaire de l’auteur.

Que l’on partage ou non la thèse de l’auteur sur l’eurocentrisme, cette vision originale de l’histoire mondiale donne à penser, et on se surprend à imaginer ce que serait un monde où des Africains ou des Asiatiques, plutôt que des Européens, auraient les premiers atteint l’Amérique, ou quelle histoire alternative aurait engendré une expansion amérindienne sur la planète entière.

A un niveau plus général, l’idée que les critères de vérité des sciences humaines et sociales reposent souvent sur des préjugés est troublante. Si Blaut a raison sur ce point, de quels aveuglements sommes-nous actuellement victimes ?

Henri Desbois, Maître de conférences en géographie à l’Université de Nanterre, Nonfiction.fr, 10 avril 2019